Il faut chercher du côté de l’écriture pour comprendre l’attrait des Japonais pour le dessin. La langue nipponne se dote d’un système d’écriture entre les 3e et 5e siècles de notre ère, d’abord en empruntant les symboles chinois, qu’elle adapte graduellement en deux syllabaires convenant aux expressions de sa langue : l’hiragana, version abrégée et simplifiée d’un kanji, et le katakana, qui en extrait un élément.
Ignorant les impératifs économiques lui commandant d’adopter l’alphabet romain, l’Orient se confine dans une logique de l’écriture qui pour nous, occidentaux, relève quasiment du fantasme. Le concept même d’idéogramme qui fait jouer un rapport de ressemblance entre la forme scripturale et la chose qu’elle représente, nous échappe complètement. Pour nous, l’écriture sert à se détacher de la tyrannie des choses afin de s’élever toujours plus haut dans les sphères conceptuelles. À coup d’abstraction, nous avons élargi notre vocabulaire afin de former des mots qui tirent leur origine hors du monde.
Voilà sans doute une des raisons qui nous pousse à considérer le dessin comme une forme infantile d’expression. On s’inquiète au sujet de l’enfant qui ne lit que des bédés. Puis, entre adultes, on explique qu’au moment du coucher, une bande dessinée nous aide à relaxer, lorsqu’on se trouve trop fatiguer pour lire un vrai livre. Faut-il comprendre que nous ayons perdu tout espoir d’élargir notre compréhension de la vie par une observation de l’aspect visuel des choses ? Pourtant, il y a jusqu’à « l’amour » qui possède son idéogramme, 好, le signe de gauche signifiant « femme » et celui de droite « enfant ».
Au Japon, on n’épelle pas, on écrit tout simplement. La relation à l’écriture commande une logique photographique. Est-ce trop s’avancer que de supposer que le statut privilégié de la bande dessinée au Japon provient de cette proximité entre écrire et dessiner?