Voir ce qu’il faut entendre et sentir : fonctions de l’onomatopée japonaise

Pour réunir les sens, ça, la culture japonaise sait s’y prendre. Alors que l’avènement du cinématographique et de ses avatars nous pousse vers la scopophilie, le plaisir de regarder à la japonaise résiste toujours à une totale immersion dans le voir pour voir. Un artefact tout choisi pour illustrer ce propos est l’onomatopée et son emploi dans le manga. Des vlam!, pouf!, bang! que font les justiciers en maillot de corps aux cric!, crac! , croc! de nos petits déjeuners, l’existence du mot vu pour être entendu supplée l’espace monosensoriel de la planche. Seulement, l’onomatopée se donne plus souvent qu’autrement dans une forme qui régale l’oeil au dépend de l’esprit. Cela apparaît évident lorsque l’on considère la quantité de polices dont l’imprimerie dispose pour rendre l’univers sonore de la bédé – sans parler des petits dessins qui l’agrémentent habituellement (étoiles, têtes de morts, vortex multicolores, etc.) – versus le nombre de sons à proprement dit. Je pourrais offrir ici une liste quasi exhaustive de l’ensemble des termes onomatopéiques du 9e art occidental sur laquelle nous pourrions nous entendre… Je serais incapable d’en faire autant avec les onomatopées japonaises.

Ce constat d’impuissance n’a rien à voir avec la quantité de mots, mais bien avec l’usage. « Onomatopée » vient du latin et du grec « onoma », soit « mot », et de « poiein », « faire, créer », et désigne donc l’action par laquelle on crée une expression. Avec le temps, l’emploi de ce terme s’est vu limité à cette situation bien précise où un mot tient lieu d’un son. Ainsi, toutes les bombes font « boum! » et les chiens « wouf! ». Ce qui est d’une évidence désarmante…

La langue japonaise ne s’oppose pas à la création de nouveaux mots par association de sens, de graphies et de sons, ce qui rend improbable la réalisation d’un dictionnaire exhaustif d’onomatopées japonaises. Toutefois, rien n’empêche de se familiariser avec le modus operandi de leur invention. D’abord, il faut savoir que les Japonais distinguent entre deux types d’onomatopées: les giongo (擬音語) et les gitaigo (擬態語 ), « gion » et « gitai » signifiant respectivement « imiter le son » et « imiter l’état » et « go » se traduisant par « mot ». Mais on ne s’arrête pas à cette seule distinction. Au sein des gitaigo, on différencie les mots imitant des états physiques de ceux tenant lieu d’états d’esprit.

Le giongo n’apparaît pas comme une bête exotique dans le paysage onomatopéique occidental, et ainsi notre intervention peut se limiter à souligner des divergences d’opinion (?) du type miaou! , meow! et nyannyan (にゃんにゃん). Tout ne se passe pas aussi bien avec les gitaigo, qui sont, selon nous, sans équivalent dans nos productions culturelles. Ces symboles, servant à étiqueter des postures physiques et psychologiques, traduisent une approche linguistique et philosophique sans complexe par rapport à ce que l’on désigne habituellement comme l’intériorité. Notre vocabulaire s’épuise souvent dans ses tentatives visant à circonscrire et définir correctement un état d’âme donné. Sans doute, notre héritage philosophique et religieux s’y trouvent pour beaucoup, lui qui nous pousse à trouver des solutions mystiques à des problèmes grammaticaux!

Rien de cela pour le mangaka qui dispose d’un éventail de mots pouvant traduire toute une gamme d’émotions. Iraira (いらいら), être nerveux, boo(tto) (ぼうっ(と)), être dans la lune, deredere (でれでれ), rester planté comme un idiot devant une femme, chacun de ces termes établit une relation entre la vue, l’ouïe, le toucher – par le rendu texturé de la graphie – et l’esprit, et atteste d’un système symbolique riche en possibilités.

La lecture des onomatopées japonaises ne suppose pas forcément une parfaite maîtrise de la langue nipponne. Il suffit de se familiariser avec les deux syllabaires que sont les hiragana (ひらがな ) et les katakana (カタカナ). Composés chacun de 46 sons basiques, 25 sons impurs et 34 diphtongues, leur graphie dérive de l’écriture chinoise, le kanji (漢字). L’hiragana est la simplification d’un caractère chinois complexe, tandis que le katakana est l’importation directe d’un élément qui compose un caractère chinois. Ainsi 呂 (ro, colonne vertébrale) devient ろ en hiragana et ロ en katakana.
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